Après Séance : As Bestas

As Bestas est un thriller franco-espagnol coécrit et réalisé par Rodrigo Sorogoyen.

Les personnages de Sorogoyen sont des acharnés.  Que l’on songe à « Madre » (2019) et à la quête obstinée du personnage éponyme, à « El Reino » (2018) ou « Que Dios nos perdone » (2017) et au combat forcené que doivent livrer leurs héros, sur le plan de la « politique politicienne », autrement dit des affaires, ou de l’investigation policière.

« As Bestas » ne déroge pas à la règle, en mettant rapidement en place, avec autant de fixité que lorsque les dieux grecs avaient arrêté les destins des hommes, deux déterminations aussi contraires que farouches. Face à face, dans un hameau de Galice se mourant peu à peu de l’exode rural : d’une part, Olga (Marina Foïs) et Antoine (Denis Ménochet), couple de néo-ruraux d’origine française pratiquant avec succès l’agriculture bio et opposés, au nom de leurs idéaux, à l’implantation d’éoliennes sur la commune ; d’autre part, leurs voisins Xan (Luis Zahera) et Lorenzo (Diego Anido), couple fraternel d’autant plus soudé que le cadet s’est trouvé intellectuellement diminué par un accident ancien. Eux sont plus que favorables aux éoliennes sujets du litige, car elles leur apporteraient une indemnité financière sur laquelle ils fondent quantité de rêves et de projets. Mais cette opposition factuelle, loin de rester cantonnée à l’enjeu qui l’a suscitée, va croître de façon phénoménale, au-delà de toute raison, et donner lieu à un véritable harcèlement de ceux qui restent vécus comme des étrangers par ceux qui revendiquent le droit du sol.

Il faut préciser ici que l’une des très grandes forces de ce sixième long-métrage de Rodrigo Sorogoyen est d’éviter totalement tout manichéisme, toute caricature. Si la raison s’est envolée du conflit instauré, les raisons des uns et des autres n’en sont pas moins aussi clairement exposées que défendues. Et la séduction de Luis Zahera, même si elle se fait plus inquiétante, égale largement celle de Denis Ménochet. Pas de jugement, donc, ni de parti trop clairement pris, juste la mise en présence de deux volontés inflexibles, lancées de toutes leurs forces l’une contre l’autre.

Au passage, et malgré la gravité du sujet, malgré la tension puissante qui traverse chaque scène, comme un discret clin d’œil auto-critique et non dénué d’humour, avec la mise en abyme d’une passion filmique devenue compulsive, officiellement à des fins de témoignage…

À l’appui d’une mise en scène aussi sobre qu’efficace, et pour accompagner l’image au chromatisme assez sombre d’Alex De Pablo, comme si un tableau de Goya reprenait vie de nos jours, une musique plus que discrète, puisque le plus souvent absente. Mais une percussion solitaire peut souligner les moments de tension, à la manière d’un cœur qui s’emballe. Parfois, le compositeur Oliver Arson fait entendre un ostinato, qui glose magnifiquement l’« obstination » qui sous-tend tous les actes des personnages.

Très élégamment, le réalisateur et sa co-scénariste Isabel Peña introduisent, à la faveur d’une rupture dans la narration, une ellipse importante, nous transportant au-delà de l’irréparable. Le rapport des forces étant, dès lors, modifié, la grande beauté scénaristique réside dans le fait que la résorption partielle de l’opposition ne dissoudra en rien la puissance de détermination des protagonistes, qui s’inscrira dans une inébranlable volonté de continuité et de persévérance. Dans ce volet, le personnage d’Olga explose littéralement et la performance de Marina Foïs, durcie et presque masculine pour la circonstance, impressionne et force le respect. Là encore, la passion filmique opère un joli retour, puisque c’est l’une des vidéos tournées par son père qui permet à la fille du couple d’accéder à une meilleure compréhension de ce que ses parents ont pu partager, et par conséquent d’abandonner ses jugements portés de l’extérieur sur les résolutions maternelles.

Au-delà de l’histoire singulière qui se trouve ici livrée, le réalisateur espagnol a permis une nouvelle fois à ses spectateurs de mesurer combien « perseverare » est, non pas « diabolicum », comme l’affirme le dicton, mais « humanissimum », et combien cette « persévérance » est grande, car digne de l’obstination des « bêtes », et élevant l’Homme au rang des Titans.

Anne Schneider.

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